Pour l’économie de la relation

Depuis plus de 30 ans, je me suis engagé dans une forme de combat pour la prise en compte de ce que j’ai appelé l’« économie de la relation », en me fondant à la fois sur la réalité quotidienne des entreprises, et sur l’observation du milieu macro-économique environnant.

À mes yeux, tout ensemble organisé, et en particulier l’entreprise, faisant l’impasse de cette économie, se prive de la compréhension d’une partie de son fonctionnement, en même temps que de moyens d’agir sur son milieu de façon pertinente. Et la « crise » globale que nous vivons avec son flot persistant de difficultés macro et micro-économiques, me paraît davantage en rapport avec l’économie de la relation qu’avec l’économie matérielle.

Reprenons donc le fil de l’histoire. Au tout début des années 1980, je mets en avant l’idée que l’économie classique a, volontairement ou non, omis de se pencher sérieusement sur l’économie immatérielle. Je fournis des arguments pour montrer que l’économie immatérielle ne peut être que l’« économie de la relation » (positive et négative). Si l’économie immatérielle ne concerne que ce qui ne se touche pas du doigt, si elle n’est qu’une variante impalpable de l’économie matérielle, j’affirme alors que ce n’est rien du tout !

C’est ce que, plus tard, j’appellerai l’« immaté-rien »… : toutes ces activités et services ne vivant que sous la perfusion ou le bon désir du matériel. Au contraire, l’économie immatérielle véritable concerne les relations entre acteurs qui continuent d’être produites et échangées, même si l’économie matérielle ne l’exige pas ou plus : ces convergences et ces divergences qui se développent en ignorant l’intérêt matériel.

Le chemin d’une idée

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Pour asseoir la crédibilité et la portée de ces affirmations, je présente en 1981 à Paris I Panthéon Sorbonne une thèse détaillée, ayant pour titre L’économie de la relation. Le jury − exigeant et prudent − me décerne, au terme de longs échanges, la mention Très Bien… L’expression et le concept d’« économie de la relation », qui n’avaient jamais jusque-là fait l’objet d’un tel travail, trouvent en quelque sorte un acte de naissance, dont il fallait alors tirer les enseignements et les conséquences dans les organisations.

Mon travail est « transdisciplinaire » par nature ; il mêle nécessairement l’économie (au sens classique) à des apports de psychologie et sociologie, sans omettre des sources importantes dans l’histoire, l’anthropologie et la philosophie morale… Edgar Morin, très attaché à la « méthode » et au courage transdisciplinaires, saluera ce travail naissant…

Fin 1983 paraît un premier ouvrage tiré de la Thèse : L’économie désargentée – Introduction à l’économie de la relation, qui suscitera autant de réactions de curiosité et d’intérêt que de scepticisme. En 1985, je participe à un colloque organisé à l’Université de Montpellier sur « La notion de révolution scientifique en économie ». La personne qui « rapporte » sur mes travaux semble embarrassée ; elle souligne leur dimension transdisciplinaire, mais conclut : « Si l’économiste veut se lancer sur de tels sujets, que laisse-t-il à ses collègues de la psychologie, de la sociologie… Et réciproquement ! » Tout est presque dit : une sorte de répartition du terrain de la connaissance s’est opérée entre spécialistes. L’interdisciplinarité passagère, celle des échanges momentanés entre les savoirs établis, est plébiscitée. Mais la transdisciplinarité, celle qui oblige à l’infusion profonde et qui force à se décentrer de ses assises, est amplement refoulée.

Après L’Économie désargentée, viendront Le prix du rêve (1987, Éd. Economica) et Sortir de la préhistoire économique (1997, Éd. Economica), puis Pour une économie de l’humain (2003, Éd. Pearson-Village Mondial), et enfin un e-book Quelle économie voulons-nous ? (2008, Éd. Eyrolles – Éd. d’Organisation).

Pour une économie de l'humain, de Maurice Obadia

Un mot sur l’ouvrage Pour une économie de l’humain. Il a été choisi par un jury indépendant (dont je ne connais aucun membre) pour être prescrit en lecture obligatoire à tous les candidats en Maîtrise en Administration des Entreprises (MAE) de l’ensemble du réseau national des IAE (Instituts d’Administration des Entreprises) en 2004. Plus de 20 ans après l’émergence du concept, cela valait donc la peine de poursuivre…

De l’idée d’économie de la relation, à sa mise en pratique en entreprise

Une des questions majeures est de savoir quel est le meilleur terrain pour développer et approfondir le concept et les pratiques d’économie de la relation. Ce terrain est sans aucun doute celui de la réalité économique quotidienne, celui de la multitude des situations économico-humaines que vivent en particulier les entreprises.

Ces situations de l’économie réelle sont par nature transdisciplinaires. Quand un acteur économique rencontre un problème de production, un défi commercial ou une question d’ordre financier, il ne peut se concentrer longtemps sur une seule spécialité – du moins s’il veut que son action soit efficace et durable. Les racines et les implications de chaque problème ou question économique touchent à des domaines multiples. Elles font intervenir des dimensions comptables, psychologiques, sociologiques, techniques, environnementales… Une telle intrication peut rebuter les esprits « classifiants » ; elle est pourtant le lot de l’économie qui se vit quotidiennement. Ceux qui y naviguent avec succès ont forcément une approche et une action transdisciplinaires − sans en avoir nécessairement une conscience aiguë.

J’ai donc trouvé là une raison majeure pour intervenir auprès du monde de l’économie tel qu’il se vit, dans sa complexité transdisciplinaire ; mon objectif étant d’aider les acteurs de terrain à se référer, non pas à des concepts qui tombent du ciel (théo-riques…), mais à des concepts remontant des réalités vécues.

Ceux qui ont ainsi donné une assise concrète à ma réflexion sont en majorité des hommes et des femmes d’entreprise. En soumettant les concepts de l’économie de la relation à l’épreuve du réel, les acteurs de l’entreprise m’ont permis de les préciser davantage et de les faire évoluer. De leur côté, ces acteurs ont aussi adapté progressivement les concepts à leurs activités et à leurs équipes. J’observe avec intérêt ces influences mutuelles…

Il n’est pas présomptueux d’en conclure que l’économie de la relation est largement sortie du domaine des hypothèses et des symboles pour entrer dans celui de la participation construite à l’évolution économique réelle.

 

Pour aller plus loin : Publications de Maurice Obadia

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