Le capitalisme libéral à son ultime limite ?

On s’est peut-être laissé aller à l’idée qu’il est immortel… Autant par défaitisme que par respect. Quoi ? Cette surprenante capacité à se relever de ses cendres annoncées, à faire oublier la crise passée sans faire redouter la suivante, à rebondir sur des terrains et des espaces où il n’était ni attendu ni souhaité, à se jouer de l’Histoire en enfantant son propre horizon… Tout cela a de quoi démoraliser nombre de ses détracteurs et euphoriser ses zélateurs… Pourtant le capitalisme libéral atteint maintenant son ultime limite.

A-t-on omis de s’intéresser à ce qui promet le plus sûrement la fin du capitalisme libéral ?

Il ne va pas mourir de ses contradictions internes ou d’une dialectique historique, comme le voulait Marx ; il a abondamment prouvé qu’il pouvait les dépasser.

Il ne va pas non plus mourir de ses succès mêmes, en se jetant à corps perdu dans la « destruction créatrice » comme l’analysait brillamment Schumpeter ; car il a également prouvé de manière surprenante qu’il savait gérer le succès, encore mieux que l’échec. Et même si le bilan final de l’innovation reste incertain, en substituant trop souvent à la « destruction créatrice » la destruction ou l’abandon pur et simple, de cela il ne meurt pas.

Il ne va pas non plus mourir de la contrainte, chère à l’écologie fondamentale, prédisant sa fin parce qu’il se heurte déjà aux limites du monde physique et biologique… Car il faudrait pour cela attendre trop longtemps, attendre que le système épuise irréversiblement les ressources du Monde, en s’enfermant dans une folle « ambition de vieillesse », se prenant pour le Capitaine prêt à sombrer avec son navire !…

Non ! Il va mourir parce qu’il a oublié, négligé ou maltraité − dans tous les sens du terme − l’économie de la relation. Et parce que cette dernière est l’ultime mais fatal témoin de la déconnexion progressive entre le système et un nombre croissant d’êtres humains – qu’ils aient été acteurs ou spectateurs de l’évolution.

Quelle signification revêt précisément la notion d’« économie de la relation » ? Quel espace occupe-t-elle ? Et en quoi le fait d’avoir été oubliée, négligée et maltraitée par le capitalisme libéral, signerait-il la fin de ce dernier ?

Les deux premières questions font l’objet des réflexions contenues dans mes différents ouvrages. Et la dernière question en est l’une des conséquences majeures. Les problèmes qui taraudent aujourd’hui l’Union européenne, qui empoisonnent les rapports entre les nations, tout comme ceux qui brident la motivation à l’intérieur des entreprises, n’ont pas pour cause les déficits, les taux d’imposition ou les inégalités de revenus. Ces derniers ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les vrais problèmes de fond sont des problèmes de relation ; de relation construite et durable, que nos catégories courantes, donnant un sens mou, flou, voire irrationnel, au terme de « relation », ont du mal à saisir.

Au contraire, le sens et la pratique relationnelle contenus dans la notion d’« économie de la relation » paraissent pertinents pour traiter de l’étendue et de la profondeur des manques de relation désirée et des excès de relation ne menant nulle part. L’économie de la relation est une pièce manquante au débat, une catégorie jamais encore versée au dossier des limites finales du capitalisme libéral, et il est devenu impératif d’en montrer l’importance déterminante. C’est l’entreprise ambitieuse qu’il s’agit de conduire.

Autant le dire d’entrée, la fin du capitalisme libéral ne signifie aucunement l’annonce de la venue de « lendemains qui chantent ». Certes, elle n’exclut pas de meilleurs compromis entre les hommes et les mesures quantitatives dont ils sont souvent devenus esclaves… Mais si on oublie de faire de la relation humaine et de son devenir une catégorie économique à part entière, la fin du système peut tout aussi bien signifier l’avènement de genres économiques non seulement inhumains, mais progressivement « an-humains »…

Qu’est-ce que le capitalisme libéral ?

Une première définition s’impose pour éclairer cette dernière remarque : le capitalisme, c’est la recherche et la pratique de l’accumulation de capital, à la fois comme moyen et comme but. Le profit n’est pas le but car, chaque fois qu’il est créé, ou bien il se « consume » en consommations diverses, ou bien il revient vers l’accumulation.

Comme moyen, l’accumulation de capital permet de créer l’emploi du temps d’une multitude de gens. Impressionnante au départ, cette multitude décline progressivement, à partir du moment où les activités du secteur des services s’« industrialisent », rendant la présence de l’homme peu ou pas utile, et ne laissant à la relation vraie qu’un espace ténu.

L’accumulation du capital peut aussi apparaître comme un but. Dans cette optique, la mise en mouvement du travail couplée à l’utilisation massive des moyens matériels et de leur amélioration, doivent non seulement justifier les efforts engagés, mais aussi dégager des marges pour continuer à les faire croître… Pour atteindre ce but, on utilise toutes les formes de relation : relations entre les êtres, mais aussi relations entre ces derniers et leurs structures de vie et de travail. Les relations demeurent cantonnées au rang de moyens, et sont classiquement considérées comme des « coûts de transaction » à supporter…

Or, l’économie de la relation considère la relation non pas comme un moyen, mais comme un bien. Un bien ayant une valeur propre, que l’on peut rechercher et poursuivre en soi. Sinon, comment pourrait-on comprendre l’attachement à tel lieu, telle expérience, telle rencontre, tel groupe de gens, telle permanence du sentiment positif ou négatif à l’égard d’un autre, même si cela ne va pas dans le sens de l’intérêt matériel ? Il n’y a là rien d’irrationnel. Au contraire, il s’agit de la transgression de la sphère matérielle, ou en tout cas de la comparaison entre l’intérêt matériel et un intérêt autre, parfois supérieur.

En évitant de s’engager dans ces considérations, tout en maintenant jusqu’ici le schéma classique, le capitalisme libéral a su faire en sorte que la boucle d’accumulation du capital forme une spirale d’évolution et de croissance matérielle censée s’étendre à l’ensemble du monde. C’est la dynamique impressionnante du système, attirante, très attrayante au départ pour de nombreux nouveaux entrants…, avant qu’ils ne découvrent l’ampleur des appauvrissements humains et des dégâts ambiants.

Quelle définition donner dès lors du capital ?

Classiquement, le capital (fixe ou circulant) représente des moyens de production et de l’argent, devant pouvoir se « toucher » à un moment ou à un autre. Se toucher tant que ces moyens sont des machines à produire, et se toucher aussi lorsque ces moyens se transforment en revenu palpable.

Que penser alors et que faire du capital « immatériel », celui auquel le capitalisme libéral semble faire appel de façon croissante et qu’on ne saurait toucher du doigt (informations, savoirs, carnets d’adresses, formation et motivation des hommes…) ? La réponse est claire : ce capital ne sera reconnu qu’à la condition de se révéler, sans trop tarder, productif de matérialité ou de valeur marchande.

Matériel ou « immatériel », le capital doit ainsi à un moment ou un autre être évalué, être susceptible de s’acheter ou se vendre dans une monnaie reconnue, créer des « business models » capables de produire ou d’acquérir des biens valorisables sur des marchés. Et c’est aussi là que le bât blesse, car le « capital relationnel » ne s’accumule pas, et tous ceux qui ont pu y croire ont dû déchanter. Ce n’est pas parce que l’Allemagne a entretenu une relation positive avec la Grèce pendant plus de trente ans, après la Seconde Guerre mondiale, qu’il y a là un capital relationnel sur lequel chacun pourrait se « reposer ». Il en va de même entre les acteurs d’une entreprise ou les membres d’une même famille !

Ce prétendu « capital » de relation doit être alimenté tous les jours, sous peine de ne plus rien valoir du tout… Autant dire qu’il n’existe pas de capital relationnel, et pas davantage de « capital de confiance » (ou de méfiance)… Les produits relationnels ne se stockent pas, il n’y a que des flux !

Et pourquoi « libéral » ?

Dernière précision sur les termes : ajouter au capitalisme le qualificatif de « libéral » comporte une signification majeure : admettre que les moyens et les acteurs puissent circuler de façon (assez) libre, et que la propriété privée continue d’avoir un sens et une réalité. Ce qui n’est évidemment pas le cas d’autres genres, comme celui d’un capitalisme d’État, lequel peut fort bien se substituer au capitalisme libéral.

Ce n’est pas non plus le cas d’un « capitalisme de process », dans lequel l’utilisation, la circulation et le résultat de la mise en œuvre des moyens, sont régentés par des protocoles et des procédures, où l’homme est d’abord exécutant, éventuellement apprenti-sorcier, progressivement inutile, et finalement gênant ou dangereux (comme les traders « fous » promptement lâchés par leurs structures).

Au stade auquel nous sommes aujourd’hui parvenus, il ne s’agit même plus de « capitalisme financier », mais plutôt de machinisme financier. Les ordinateurs interconnectés et rythmés à la milliseconde dictent tôt ou tard leur loi grégaire aux petits « génies » qui les actionnent… Dans l’euphorie et le vertige des nombres, on va même jusqu’à qualifier certains d’entre eux de « Mozart de la finance » !… Juste avant de se rendre compte qu’ils n’étaient que des robots embarqués, bien éloignés de l’art et de l’artiste…

Les incantations sur la « moralisation » du capitalisme semblent alors bien vaines et inutiles. Dans les procès qui leur sont intentés pour l’exemple, les plus brillants ou les plus fous de ces robots se montrent finalement fort peu originaux ou créatifs. Ils invoquent immanquablement pour leur défense leur dépendance ou les contraintes liées au système… Ils s’expriment en tant que serviteurs des machines. Demanderait-on à ces dernières d’être morales ? Elles fonctionnent, c’est tout ! Au fond, la voie qui se révélerait la plus efficace serait d’en brider les performances, comme pour les moteurs de voiture… Mais peut-être n’y a-t-il pas eu encore assez de morts sur les routes du machinisme économique ?

Que faire alors de cette gigantesque machinerie ? La question reste entière et ne doit certainement pas se contenter d’un péremptoire « too big to fail ! ». Car à l’inverse, comme pour les dinosaures, n’a-t-on pas atteint le seuil du « too big to survive » ? La tentation est grande devant une question d’une telle ampleur de s’en remettre aux États. Et ces derniers ne manquent pas de références politiques et idéologiques pour affirmer des positions tranchées… Mais les évolutions profondes et durables ne sauraient s’engager sans la conscience accrue d’un nombre croissant d’acteurs économiques, ayant vécu le système et tirant les leçons des oublis et des impasses résultantes.

Après le capitalisme libéral

Rien d’angélique, donc, dans ce qui suivrait la fin du capitalisme libéral, tel qu’on le connaît. Mais pas de catastrophisme non plus.

Quel que soit le chemin ultérieur, l’économie de la relation aura sûrement davantage voix au chapitre. Et dans cette perspective, il n’y a pas davantage d’angélisme à espérer de ce côté-là. Car l’économie de la relation s’est trouvée par trop réduite, enfouie ou contrainte, pour exister sereinement.

Comme je n’ai cessé de le dire et l’écrire, il existe bien une économie de la relation positive, dont les principes et les manifestations de fond sont assez voisins et enthousiasmants, quelles que soient les différences de culture dans les différentes parties du monde. Mais on se trouve tout autant confronté dans les petites comme dans les grandes structures à une économie de la relation négative ; une économie dont les produits phares, très consommateurs d’énergie, d’information et de temps, sont la méfiance, l’antipathie et la haine. Les fondements et la pratique de ces « biens » inlassablement reproduits traversent eux aussi parfaitement l’univers culturel mondial.

Notre équation devient donc la suivante : le capitalisme libéral a ignoré ou sous-estimé la place et la force de l’économie de la relation, qu’elle soit positive ou négative. Cette négligence nous apparaît comme la cause majeure de l’atteinte de ses limites ultimes. Le travail de prise de conscience et de développement d’une économie de la relation vise alors à réunir et préserver les facteurs rares pour la poursuite d’un monde dont l’humain ne serait pas le grand absent. Mais la relation négative est beaucoup plus facile à faire naître et croître que la relation positive ; la première semble moins fragile, moins soumise au travail permanent. D’où l’impératif de surcompenser patiemment le développement de la première par la profondeur de la seconde.

On trouvera d’importants développements sur ce thème dans l’ouvrage Pour une économie de l’humain, pages 65 à 127 (Éd. Pearson-Village Mondial 2003), ou dans mon dernier e-book Quelle économie voulons-nous, pages 107 à 205 (Eyrolles-Éditions d’Organisation).

L’analyse de la production et de l’échange de relation, ainsi que les pistes permettant à la relation positive de s’imposer sur la relation négative, constituent l’une des briques fondamentales de la construction d’une économie globale prenant le relais d’un capitalisme insensé.

Nous ne nous contentons pas d’une conceptualisation générale. Nous en avons aussi fait un guide de notre action et de nos interventions dans l’univers micro-économique, et particulièrement celui de l’entreprise.

Pour aller plus loin : un cas de prévention et de traitement des risques relationnels