Europe : comment sortir de la crise ?

À côté des différents cas micro-économiques que je suis amené à traiter en entreprise pour créer ou approfondir le lien entre l’économie et l’homme, je continue d’appliquer les concepts de l’économie de la relation au milieu global qui nous entoure. Ce qui permet de revenir sur le cas de l’euro et des pays du sud de l’Europe.

Alors, la Grèce, le Portugal, l’Espagne…, la crise de l’euro et de l’Europe qui perdure depuis le début d’année 2010… En quoi l’angle de l’économie de la relation est-il éclairant ?

La crise fait intervenir trois ensembles de relations :

  • la relation entre les pays européens membres de l’euro,
  • la relation entre Européens membres et ceux qui, volontairement ou non, ne le sont pas,
  • et enfin la relation entre les Européens et leurs partenaires extérieurs.

Donnons-en les traits caractéristiques selon nos concepts.

La relation entre pays européens, membres ou non de l’euro, a-t-elle été travaillée selon les principes de l’économie de la relation, ou bien est-elle un tissu immatériel qui ne vit qu’avec une finalité matérielle dominante et ne saurait survivre sans son soutien ? Autrement dit, cette relation ne serait-elle que de l’« immaté-rien » ? Il semble en effet que l’on se soit largement installé dans l’idée que les avantages matériels, liés aux aides communautaires, à l’absence de barrières commerciales et à l’utilisation immédiate ou future de l’euro, étaient suffisants pour construire et pérenniser une relation positive entre tous les participants. En quelque sorte, cette relation devait être une conséquence obligée ou normale des gains matériels. Peut-être même devait-elle se renforcer avec la richesse croissante… Malheureusement la crise démontre qu’il n’en va pas ainsi.

Il faut donc revoir l’ensemble du raisonnement et comprendre au fond ce que signifie et ce qu’exige l’économie de la relation versus l’économie matérielle.

Les clés d’une relation positive

Quand la relation, supposée positive, n’est qu’un sous-produit de la fortune matérielle, elle devient l’esclave de ses aléas ; elle prospère et meurt avec ses hauts et ses bas, et ne saurait en aucun cas constituer l’élément fondamental d’une sphère d’économie de la relation. Car, pour que cette dernière mérite son nom et prenne pleinement son sens, il faut que la relation – positive ou négative – qui s’établit entre les parties, puisse vivre sans le secours ou la dictature de la matérialité. Pour cela, il importe que la relation entre les parties soit un produit en lui-même, travaillé et retravaillé selon des principes ou des règles qui en assurent la pérennité. Est-ce ce qui a été fait entre pays européens ?

Il faut en outre que le produit « relation » donne lieu à des échanges élargis et approfondis entre les pays, et que le résultat de ces échanges immatériels leur donne envie de continuer et d’approfondir encore… Or la crainte d’aller plus loin dans la connaissance (au risque de buter sur des obstacles culturels ou individualistes) n’a-t-elle pas condamné l’échange immatériel entre Européens à la superficialité ? S’est-on, à un quelconque moment, lancé dans de véritables investissements relationnels qui, par définition, réclament beaucoup d’implication sans garantir le résultat ? Enfin, à côté de l’évidente poursuite de l’accroissement des valeurs matérielles, s’est-on préoccupé de poursuivre et rechercher la valeur de la relation pour elle-même ? Une relation qui ne serait donc pas la conséquence de la matérialité réussie ou ratée, mais au contraire une relation dont la valeur propre serait en soi digne d’être poursuivie, ce qui ne l’empêcherait pas d’induire d’éventuels effets matériels.

Résumons-nous : si la crise de l’euro met en péril la construction relationnelle européenne, c’est que cette dernière n’en est pas une véritable ; parce que la relation entre pays européens n’est pas capable de trouver en elle-même les moyens de son existence, et qu’elle est sous l’emprise de la contrainte ou de la réussite matérielle. Si l’Europe a, peu ou prou, construit une économie matérielle consistante, elle est loin d’avoir avancé dans le sens d’une économie de la relation. Pour que cette dernière ne soit pas une simple expression de plus, mais une sphère active, résumons-en les caractères (les mécanismes et illustrations de ces caractères sont développés dans mes ouvrages).

Ce qui justifie en profondeur le terme d’économie de la relation, c’est que nous nous trouvons devant un véritable système, dans lequel :

  1. La relation apparaît comme un produit à part entière, nécessitant des « facteurs de production » : mélange dosé d’information et d’énergie mises en commun, qui consomment du temps, lequel est alors forcément soustrait de celui alloué à la sphère de l’économie matérielle.
  2. Ces produits relationnels sont échangés de façon continue, développant la volonté des parties de poursuivre et d’approfondir leurs échanges au-delà de la sphère matérielle.
  3. L’investissement relationnel, avec tous les risques que présente le passage de la relation du présent vers le futur, induit – pour le meilleur ou pour le pire – la dynamique de l’économie de la relation.
  4. La valeur poursuivie dans l’économie de la relation est celle de la relation pour elle-même. Quand l’économie relationnelle existe, les acteurs sont capables de se lever tôt et de se coucher tard pour alimenter une amitié – ou une haine ! − indépendamment des conséquences et des intérêts matériels.

Le risque d’une relation négative

Et c’est là que nous nous devons de revenir à l’Europe. En effet, faute d’avoir pris le temps, l’énergie et l’information partagés nécessaires, pour construire une économie de la relation positive, qui vivrait sa vie hors de la dépendance de l’économie matérielle, nous risquons bien de basculer dans une économie de la relation véritable, mais négative, cette fois !

En effet, les aliments de la haine sont déjà là, prêts à se mélanger selon le « bon » dosage. Ces flux d’information monolithique sur la Grèce (ou les Grecs) et plus largement sur les pays du Sud (et de la même façon les caricatures sur les « besogneux » pays du Nord), peuvent attirer à eux une énergie impressionnante de la part de tous ceux qui se sentent floués, ou de ceux qui, bien avant, ont nourri des sentiments de rancœur ou de jalousie…

Ces mélanges peuvent produire durablement de la haine, chaque jour réalimentée à l’aune des informations superficielles et parcellaires, des échanges immatériels vindicatifs, de véritables investissements en relation négative, de méfiance ou de haine se transmettant de génération en génération… Bref une économie de la relation négative consommant son lot de facteurs rares (information, énergie, temps) et se moquant parfaitement des implications matérielles…

Court-on le risque d’une relation « perdant-perdant » du point de vue matériel ? Qu’importe ! La production et l’échange de méfiance, voire de haine, seront compensatoires… Ce qui finalement nous ramène aux périodes d’économie de la relation négative exacerbée ayant prévalu entre nombre de pays européens jusqu’au milieu du 20e siècle (et qui est largement observable dans de nombreuses zones conflictuelles du monde d’aujourd’hui).

C’est à l’évidence un mouvement ayant une racine semblable qui anime la relation négative entretenue et développée par des médias, des forces obscures de jalousie et de haine, depuis le monde extérieur en direction de l’Europe, et de l’Europe du Sud en particulier. Ici, parce que l’on est jaloux de son soleil ; là, parce que l’on envie son mode de vie ; ailleurs, parce que l’on enrage de sa nonchalance… Ces pays du Sud ne sont certes pas exempts de défauts ; ont-ils cherché à respecter un minimum de rigueur ? Ont-ils travaillé au contrôle de leurs excès « naturels » pour rassurer des partenaires dont la culture et les modes de vie sont différents ?…

Dans l’enchevêtrement de ces questions, jamais évoquées sérieusement dans les moments d’euphorie matérialiste, se tisse et s’organise une toile, un flux de relation déviante et outrancière qui jette les bases d’une véritable économie de la relation négative et durable.

Repenser la relation pour sortir de la crise

Peut-on freiner ou inverser la tendance ? Rechercher et suivre le fil – conceptuel d’abord, et pratique ensuite – de l’économie de la relation positive ? On cherche à résoudre la crise de l’euro et de l’Europe par des moyens et des techniques de l’économie matérielle (resserrements budgétaires violents, proposition de dévaluation « interne » des prix et des salaires, réforme des fonds structurels, des politiques et aides communautaires…), ou des réformes institutionnelles majeures qui s’abattraient sur un terrain relationnel miné… Si ces remèdes paraissent de plus en plus difficiles à mettre en œuvre, et si l’on doute de leur efficacité, c’est qu’ils n’attaquent pas le mal dans ses racines, mais dans ses effets. Pour en sortir, raisonner et agir sur le modèle de la seule économie matérielle paraît maintenant vain.

En revanche, apprendre à penser sous l’angle de deux économies, qui s’influencent, s’opposent ou se rejoignent, devrait se révéler fécond. Car, si l’économie classique, constituée en système matériel réglé, ne respecte a priori, ni l’homme en tant que tel, ni la relation passagère et fuyante, ni les sentiments irrationnels et mouvants…, elle peut en revanche reconnaître la présence d’une économie autre, prendre progressivement la mesure de son importance et de la nécessité de composer avec elle. Ainsi, l’« imperturbable lourdeur de l’avoir » ne pourrait plus tenir pour négligeable l’« insoutenable légèreté de l’être » !…

Les organisations (entreprises, pays et groupes d’États) ne vivent pas une, mais deux économies, alternativement concurrentes et complémentaires. Certes, les efforts et les coûts à supporter pour rendre une économie relationnelle à la fois positive, effective et solide, vivant à côté de l’économie matérielle, sont élevés. Mais le retour sur investissement est aussi à la hauteur… Pour autant que des organisations ambitieuses, telles que l’Europe, auront encore une probabilité de demeurer humaines.

Pour aller plus loin : La limite ultime du capitalisme libéral